Le trésor de Saint-Victor

Saint-Victor-En-Marche est un petit village de la Creuse dans le Limousin. Sa population est, à peu près, de trois cent cinquante sept habitants. Les maisons, typiques de la région, sont construites en pierre et les toitures en ardoise. On y trouve quelques lieux touristiques aux alentours comme la vallée de la Gartempe avec les cascades de la Rebeyrolle, site classé Natura 2000. Un pont romain traverse la Gartempe près du lieu-dit Le-Lac à un kilomètre et demi vers l’ouest. Le château de la Villatte-Billon datant du XVIème siècle, situé dans le village de la Vallade fait aussi partie de la commune. Au cœur même de Saint-Victor-En-Marche se dresse fièrement l’église de Saint-Victor, Saint patron de la commune. Une très belle statue de Saint-Michel terrassant le dragon est présente à l’intérieur, et la bâtisse est classée au patrimoine des bâtiments de France. Ce monument du XVIIIème siècle nous émeut tant par sa simplicité que son humilité.

En face de l’église, de l’autre côté de la rue, dans une maison comme les autres, se trouve Le Petit Coin. Trois tables en fer avec des parasols Coca-cola et quelques chaises, une vieille enseigne Stella Artois et une pancarte indiquant le nom du bar au dessus de la porte, voila les seul indices montrant que cette maison est un commerce. Sans cela, on aurait dit une habitation comme les autres avec sa petite porte en bois, trois fenêtres à volets blancs au rez-de-chaussée et quatre autres à l’étage alignées verticalement. Sur la droite de la demeure, huit marches descendent à la cave en passant sous une belle voûte de pierre.

Michel, le patron, avait ouvert Le Petit Coin à la fin des années quatre-vingt. Il avait fait un peu de restauration au début, mais depuis que sa femme l’avait quitté il se consacrait entièrement à la boisson. Ainsi, tous les midis et tous les soirs, Le Petit Coin était le lieu de l’apéro. Ici, le temps n’avait pas d’emprise et les lois non plus. L’endroit était, est et restera fumeur. L’été, quelques touristes venaient interrompre la tranquillité de Michel, s’installant en terrasse, ils venaient siroter un coca, un jus d’orange ou un demi.

 

Jean Pelletier avait été enrôlé très jeune dans les armées impériales. A l’âge de seize ans il partit en direction de Vienne avec des milliers de ses compatriotes sous les ordres de l’empereur Napoléon. Ce dernier quittait alors précipitamment Boulogne et repoussait ses projets d’invasion de l’Angleterre pour stopper la quatrième coalition, et surtout la grande armée d’Autriche qui avançait à marche forcée. On était en 1805 et Jean partait à la guerre pour la première fois de sa vie.

Le jeune homme participa à de nombreuses batailles durant plusieurs campagnes. Il eut maintes fois de la chance et sortit indemne de chacun des rendez-vous mortels. Nombreux furent ceux qui tombèrent autour de lui. Les balles des fusils, les lames des sabres et les projectiles des canons étaient responsables d’hécatombes. Un jour, un boulet traversa son unité, emportant la jambe gauche de tous les soldats alignés à ses côté.

Les charges étaient sanglantes mais Jean se battait comme un diable dans la mêlée, maniant la crosse et la baïonnette. Pourtant l’horreur de la guerre eut raison de lui. Le 14 octobre 1806, lors de la bataille d’Iéna, Jean Pelletier décida de déserter. Il se cacha longtemps dans les sombres forêts de Bavière tout en se dirigeant vers l’ouest. Il rentrait lentement et discrètement vers la France.

Un beau jour, Jean franchit finalement la frontière au nord des Alpes. Le plus dur était devant lui. Il devait à présent éviter les gendarmes dont la mission première était d’attraper les déserteurs. N’ayant pas répondu à l’appel, il savait que son nom et son signalement avaient été communiqués aux gendarmeries françaises.

Jean finit par se rendre à l’évidence, il était devenu un hors la loi. Il se mit donc à agir comme tel. Non loin de Limoges, le jeune homme rencontra un petit groupe de brigands qui détroussaient les voyageurs sur la route venant d’Orléans. Tous étaient comme lui, des déserteurs qui se cachaient des gendarmes.

 

Le petit coin était un lieu assez sombre, la déco était sommaire et les couleurs rares. Quelques tables et chaises en bois pouvaient accueillir une vingtaine de clients. Le comptoir, également en bois, prenait toute la largeur de la pièce juste à droite en entrant. Il n’était meublé que d’une pompe à bière. Les étagères étaient poussiéreuses et le sol tâché. L’air ambiant avait une forte odeur de cigarette qui masquait un léger parfum de moisi. Cela faisait bien longtemps que Michel n’entretenait son bar qu’occasionnellement. Lorsque le temps était mauvais, les rares clients qui pénétraient dans les lieux ressortaient généralement avant d’avoir passé commande. Seuls les habitués ne manquaient jamais l’appel de l’apéro.

Au sous-sol, la cave avait été divisée en deux pièces, la première en entrant servait de cave pour le bar et la seconde était un débarras. Cette dernière avait toujours été encombrée de vieux trucs que Michel n’avait jamais eu le courage de trier. C’était déjà comme ça lorsqu’il est arrivé. Toutes ces vieilleries délabrées ne semblaient pas dater d’hier.

Au rez-de-chaussée, l’ambiance nauséabonde du bar ne déplaisait pas à tout le monde. Ainsi, chaque jour, vers onze heures, les habitués du Petit Coin arrivaient chacun à leur tour pour l’apéro. Gilou, le facteur était généralement le premier, terminant sa tournée quotidienne dans le village. Il était rapidement rejoint par Fifi, Nanars et Milou, les jeunes retraités. Ensuite, Gérard, le policier municipal de la commune faisait généralement une entrée fracassante, hurlant toujours les mêmes blagues du genre : « police, il est interdit de fumer dans les lieux publics, je verbalise ! » Enfin, Stéphane, un électricien d’une quarantaine d’années complétait parfois la bande.

On buvait pastis, bières et rosé en fumant clope sur clope. Les discussions étaient toujours très animées. On critiquait tout, le mauvais temps, le soleil trop chaud, les décisions politiques, les faits divers, le fils du voisin qui filait un mauvais coton... Vers treize heures, le lieu se vidait à nouveau et tout recommençait en fin d’après-midi jusqu’à dix heures du soir. L’alcool aidant, en fin de soirée, on parlait de sujets beaucoup plus touchants et on avait souvent les larmes qui montaient aux yeux. A la fermeture, Michel repensait parfois à ses rêves de jeunesse, ouvrir un grand bar où les gens viendraient nombreux faire la fête. Au lieu de ça, il possédait le troquet le plus miteux de la Creuse. Dans ces moments là, il se disait qu’il aimerait repartir à zéro, ouvrir une belle brasserie ou un restaurant en ville, à Limoges ou même pourquoi pas à Paris. Mais pour cela, il lui faudrait tellement d’argent... lui qui avait de plus en plus de mal à payer ses charges. Ce soir là, le 12 août 2013, tout le monde quitta le Petit Coin plus tôt.

Il était 20h52 quand Michel décida de faire ce qu’il aurait dû faire depuis des années, ranger la deuxième pièce de sa cave. En y repensant, il réalisa qu’il n’y avait jamais mis les pieds.

 

Sur la route de Limoges, les brigands qu’avait rejoint Jean Pelletier étaient très actifs. Ils étaient même recherchés par les autorités locales. La bande était composée de vingt-deux jeunes hommes costauds et bien armés. La majorité d’entre eux était, comme Jean, des déserteurs en fuite. Ils avaient une planque située à une heure de marche de la route dans une ferme abandonnée. Ils passaient leurs journées cachés près de la route, prêts à tendre une embuscade aux itinérants. Des éclaireurs, au sud et au nord, prévenaient le reste du groupe de l’arrivée de voyageurs. Ils avaient pour tâche d’estimer les forces en présence afin d’éviter de s’attaquer à trop fort.

Un beau jour, un convoi militaire passa par là, qui filait droit vers le nord. Il était assez peu protégé et plutôt alléchant. Une voiture de l’administration française rapportait la récolte d’un impôt à la capitale. Nos bandits de grand chemin décidèrent de l’attaquer au détour d’un virage. Surpris, les gardes furent exterminés. Cinq scélérats furent tués et deux autres blessés. Le butin en valait la peine, une pleine caissette de napoléons d’or. Il y avait une bonne cinquantaine de ces belles grosses pièces.

Les bandits rentrèrent immédiatement à la ferme avec l’intention de partager ce trésor. Ils furent tout juste arrivés qu’un contingent militaire débarqua sur leurs talons. Barricadés dans la bâtisse, les voleurs avaient l’avantage. La fusillade ne tarda pas à se déclarer. Les soldats tombaient les uns après les autres mais d’autres venaient remplacer les pertes. Les détrousseurs étaient piégés comme des rats.

Dans la cohue générale, Jean s’empara du coffret et fila par derrière. Il sauta sur un cheval sellé et s’enfuit au galop. Il parcourut plusieurs lieux sans se retourner ni ralentir. Soudain, la monture montra des signes de fatigue, ce qui contraignit Jean à baisser l’allure. C’est alors qu’il entra dans le petit village de Saint-Victor-En-Marche. Le jeune homme décida de planquer son magot quelque part. Il reviendrait le récupérer plus tard, quand l’affaire se serait tassée.

Jean laissa filer son cheval et entra dans la cave d’une maison située en face de l’église. C’était la seule à avoir un accès extérieur au sous-sol. Il passa une première pièce et se rendit au fond de la seconde. Là, Il gratta le sol en terre battue sous un massif meuble de bois et plaça le petit coffre. Il quitta ensuite les lieux et couru se cacher dans les bois. En se retournant, il vit des cavaliers de l’empire. Il avait été suivi. Il accéléra sa course mais fut rattrapé et abattu avant d’atteindre les fourrés. Son regard se posa sur le clocher de l’église de Saint-Victor-En-Marche. Ce fut la dernière image qu’il vit avant de mourir.

©2019 par pierrick-houbart. Créé avec Wix.com

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