Le périple du Christophe Colomb

    Journal de bord du Commandant Roald Amundsen, huitième commandant en chef du Christophe Colomb. En date du 28 janvier 2437 la situation est critique. La vérité c’est que les jours, les mois, les années, ne signifient plus rien. Le calendrier est une chose artificielle depuis trop longtemps. Aucun d’entre nous n’a jamais vu un vrai lever ou un coucher de soleil. Nous vivons au rythme d’une planète qui nous est totalement inconnue. Le temps pourrait bien s’écouler différemment, la date être toute autre. Cela n’aurait aucune importance puisque nous errons tous sans fin à bord de cette coque de noix qu’est le Christophe Colomb. Il y a bien trop longtemps que nous sommes perdus dans l’espace.

    Aujourd’hui, cela fait exactement trente quatre ans que nous avons pris la décision de nous enfoncer dans le néant avec l’espoir de déceler une planète habitable. Malheureusement, nous n’avons toujours rien trouvé et le désespoir a commencé à ronger la population. Les lois et les règles à bord du vaisseau sont devenues extrêmement dures et demandent beaucoup de sacrifices. Voila trente quatre ans maintenant que nous sommes tous rationnés dans le seul but de laisser plus de temps à notre espèce et faire fonctionner le vaisseau le plus longtemps possible. Je comprends que la population en ait eu assez de ce mode de vie de privations. C’est la raison pour laquelle j’ai fait confisquer les armes quand j’ai senti la révolte gronder. J’ai toujours su que le dialogue ne serait pas possible, c’est contre l’armée elle-même que le peuple fustige. Certes, la population n’a pas été tendre avec les soldats restés pour défendre nos lois, mais j’ai évité un bain de sang et la tyrannie d’une dictature. J’ai défendu la charte de la mission jusqu’au bout. Aujourd’hui, mercredi 28 janvier 2437 je m’apprête à capituler. Je vais ainsi laisser mon sort et celui de l’humanité entre les mains du peuple.

                                                                         *

    Jeudi 12 Mars 2246, ouverture du journal de bord du commandant. Moi, général Alberto María de Agostini, je viens de prendre le commandement de la plus importante mission pour la survie de la race humaine. Les conditions de vie sur Terre sont devenues intolérables, la population s’est depuis longtemps réfugiée dans des abris souterrains. Même ainsi, nos jours sont comptés. Alors, nous avons sérieusement envisagé de coloniser une autre planète. Nous décidâmes la conception du premier vaisseau monde. Sa construction dura près de douze ans. Merveille de technologie, il peut accueillir un million de personne pendant plus de dix siècles.

C’est la nature de notre mission qui inspira le nom que nous avons donné au vaisseau. Ce voyage vers un nouveau monde devait être guidé par l’esprit du plus célèbre des explorateurs : Christophe Colomb.

    La population du vaisseau a été sélectionnée parmi plus de quatorze milliards de terriens. Ce qui revient à laisser une chance de survie à seulement 0,007 pourcent de l’humanité. 175 nations sont présentes à bord, on parle plus de cent langages et dialectes différents, une vingtaine de croyances religieuses sont pratiquées. Ainsi, une grande partie de la diversité culturelle est représentée dans cette mission.

Nous décollons aujourd’hui vers une étoile située à trente cinq années lumière de la Terre. Là, se trouve une planète habitable qui fut découverte un peu avant l’édification du vaisseau. Elle possède tous les critères nécessaires à la survie de l’espèce humaine, de plus, certaines caractéristiques démontrent un sol très riche. Nous pourrons y vivre durant de nombreux siècles. Aujourd’hui c’est un nouvel espoir pour l’humanité. Nous voilà au commencement d’un voyage d’un siècle et demi, à bord du Christophe Colomb en direction de celle que nous nommons tous déjà : Terre 2.

                                                                          *

    Journal de bord, 17 avril 2399. Amiral Richard Francis Burton, sixième commandant en chef de la mission Terre2 à bord du Christophe Colomb. Le vaisseau est actuellement en orbite autour de la planète Terre2. Le voyage a duré cent cinquante trois ans et trente six jours. La planète est belle, elle ressemble aux images de la Terre, elle est majoritairement bleue en raison des océans. On distingue les continents et les pôles, hors mis la forme des terres on dirait vraiment une sœur jumelle de notre planète d’origine. C’est une situation très émouvante. Le vaisseau tout entier est en ébullition. La mission d’exploration vient juste de quitter le vaisseau et se dirige actuellement vers le sol. D’où je suis, je peux encore voir le ET.K62 d’éloigner du Christophe Colomb. L’explorateur de terrain a été nommé ainsi en l’honneur de son concepteur : Frank Kramër, il s’agit de la soixante-deuxième version. Il est conçu pour franchir tous les obstacles. Il a quatre roues de chaque côté fixées au bout de bras amovibles et trois réacteurs peuvent le propulser dans toutes les directions. Il est autant capable de rouler que de voler. A son bord, se trouve l’équipe de pilotage et l’équipe d’exploration. Dans quelques heures, ils vont confirmer que Terre2 est habitable et je quitterai le commandement de la mission. Les communautés présentes à bord s’organiseront pour peupler la planète. Je sens les larmes monter tant l’émotion est forte.

                                                                          *

    Journal de bord, 26 Juin 2403. Amiral Richard Francis Burton, sixième commandant en chef du Christophe Colomb. La mission Terre 2 fut un échec. La planète s’est avérée inhospitalière. L’atmosphère ne contenait pas d’oxygène et les océans n’étaient pas constitués d’eau mais d’un liquide toxique. Nous avons d’abord suivi la procédure. Un message détaillant les conditions de vie sur Terre 2 et un rapport complet de la mission fut envoyé vers la Terre. Toutes les informations ont été placées dans une capsule qui devrait mettre cent cinquante trois ans pour atteindre son objectif. Mais il n’y avait pas de procédure pour la suite. Nous étions face à un choix crucial. Revenir sur nos pas, rester en attente ou avancer vers l’inconnu. J’ai décidé d’organiser un référendum afin de prendre la meilleure décision. Nous avons pris le temps de réfléchir pendant quatre ans, chacun pouvant librement s’exprimer sur le sujet. Il fut décidé à 68 pourcent de partir vers l’inconnu.

    Notre population a presque triplé en cent cinquante trois ans de voyage et il ne reste d’autonomie au vaisseau que pour deux siècles maximum. C’est pourquoi nous mettons en place des lois strictes sur le rationnement et le contrôle des naissances. Nous espérons survivre assez longtemps pour trouver une planète hôte.

                                                                          *

     Mercredi 28 janvier 2437. Je me nomme François Pyrard, je suis le leader de ce qui fut une révolution réussie et aussi le premier commandant civil du Christophe Colomb. Aujourd’hui s’achève la tyrannie militaire. Le Commandant Roald Amundsen et ses hommes ont été mis au fer. Ils seront jugés pour leurs crimes. La dictature a trop longtemps traité le peuple comme des machines. Ils contrôlent tous les aspects de nos vies. Si nous continuons ainsi c’est l’essence même de notre humanité que nous allons oublier. C’est pour cela que nous avons combattu : redevenir humain.

Aujourd’hui, la population du Christophe Colomb s’organise en société civile. Une constitution sera écrite et une démocratie s’installera. Des élections auront lieu chaque douze an pour élire un président. J’assurerai la première présidence du vaisseau monde. Mes premières mesures seront d’abolir le rationnement et le contrôle de la fécondité. A partir de maintenant chacun sera rétribué en fonction de ce qu’il apporte à la communauté. Les personnes oisives se verront attribuer un minimum, et seront vivement encouragées et motivées à s’investir dans le développement de la société. De plus, chaque couple ou personne pourra décider d’avoir un enfant s’il pense être en mesure d’en assurer le coût. Ainsi, nous ne serons plus une société en perpétuelle décroissance. Il est certain que de tels changements vont diminuer l’autonomie du vaisseau. Mais nous devons retrouver les notions de bonheur, de plaisir, de rire. Aujourd’hui, j’abolis ces lois trop strictes parce que l’homme en a besoin. D’autres décisions seront prises demain par des gens plus sages que moi. C’était François Pyrard, premier président de la république du Christophe Colomb.

                                                                          *

    Nous sommes le samedi 6 octobre 2468, je suis le président James Bruce, troisième président de la république du Christophe Colomb. Le système de rationnement et d’économie générale de nos ressources qui avait été mis en place par l’armée est totalement éradiqué aujourd’hui. Au contraire nous brûlons la chandelle par les deux bouts. Les lois mises en place en 2437 ont presque valeur de dogme et on ne peut y toucher sans provoquer d’émeute. La société s’est réorganisée de manière totalement folle. Les inégalités se sont accentuées. Je pense que la majorité de la population y a perdu au change. Seule une minorité possède tout et le reste se partage les miettes. Un système monétaire s’est mis en place de lui-même en quelques mois et a légitimé les pires aberrations. Ainsi, pour avoir un enfant il faut payer une somme extraordinaire. Seuls les plus riches peuvent s’acquitter de cette somme. Les autres économisent et espèrent gagner à la loterie. D’autre part, on assiste à une guerre idéologique entre religions et convictions politiques. Chacun doit choisir son camp. Les armes qui avaient été confisquées, ont finalement été distribuées. On assiste déjà à des affrontements armés dans certains quartiers. La république fut contrainte de créer une milice pour se défendre. L’extinction nous guette.

Mais c’est au fond du trou, lorsque l’humanité est désunie qu’arrive la lumière. En effet, le département scientifique vient de m’apporter une nouvelle pleine d’espoir. C’est ce que je m’apprête à annoncer à l’ensemble de la population. Une planète habitable vient juste d’être repérée à douze années lumières de notre position.

                                                                          *

    Dimanche 6 août 2513, le périple touche à sa fin. Je suis le président Mike Horn, septième président et quinzième commandant du Christophe Colomb. Voila plus de deux cent soixante sept ans que le vaisseau à quitté la planète Terre. Nous sommes tous nés à bord avec la peur de ne pas survivre assez longtemps pour assister à cet instant. Ce matin, à 7h23, nous avons atteint l’orbite de notre objectif. Une des plus belles choses qu’il ne m’ait jamais été donnée de voir depuis ma naissance. Immense sphère bleue aux reflets blanc et nacre. J’ai du mal à contenir mon émotion. Le ET.K62 viens de quitter le Christophe Colomb pour la seconde fois de son histoire. Hier, je parlais avec son pilote et il me confia une anecdote amusante. Lui et son équipe ont surnommée le ET.K62, « l’araignée volante » en relation avec le conte populaire. Cela me fit sourire hier, aujourd’hui j’espère que l’araignée ne se fera pas dévorer…

15h56, la nouvelle vient de tomber. Les premiers résultats du ET.K62 sont positifs. Les données environnementales défilent sur l’écran de contrôle. J’ai envie de hurler ma joie. Un message de l’équipage du ET.K62 m’annonce qu’ils sont dehors et qu’ils respirent l’air ambiant. Je ne peux plus retenir mes larmes tant l’émotion est forte. En regardant à nouveau notre future planète, je la vis comme une perle. Une perle perdue dans le néant. Et, c’est submergé par mes émotions que je vais la nommer ainsi, Perle. Elle est, pour l’humanité, notre Planète où l’Espoir se Retrouve au Lendemain de l’Errance.

©2019 par pierrick-houbart. Créé avec Wix.com

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now