Le visage de Lisa

— Bonjour monsieur Crufeli, entrez je vous prie. Je me présente, Sergio Barcetti, je suis le propriétaire du magasin. A ce qu’on raconte, vous possédez de très belles pièces que vous êtes prêt à céder pour un bon prix.

Le marchand était plutôt gras, âgé d’une cinquantaine d’années, il avait le nez crochu et affichait souvent un regard mesquin qui dévoilait son amour pour le profit financier.

— En effet monsieur Barcetti, j’ai besoin de vendre rapidement des objets de famille pour des raisons personnelles. Etant donné mon empressement j’en demande un très bon prix mais à la seule condition que vous vous portiez acquéreur du lot au complet. Vous devez aussi me promettre d’exposer toutes ces antiquités dans votre magasin car je tiens à ce qu’elles aient toutes la chance d’être vendues.

Le Signore Crufeli avait une trentaine d’années. Il portait une courte barbe et parlait calmement. Il avait un petit air candide qui plaisait beaucoup à son interlocuteur.

— Voila de bien étranges conditions, mais montrez moi donc ce que vous avez. 

Le jeune homme ouvrit une grande malle en bois d’où il sortit de véritables richesses. Un pendentif en or incrusté de diamants représentant un ange. Un collier de perles provenant des mers du sud. Il y avait une collection de livres, des ouvrages datant des débuts de l’imprimerie. Des chemises en soie dont les boutons étaient en nacre, en or ou en saphir. Un magnifique diadème en argent orné d’une émeraude gigantesque. Une grande coupe en or dont l’éclat ternissait les diamants disposés sur son manche. Deux belles statuettes de jade venues d’Asie représentaient des déesses d’un autre monde.

Le marchand se frottait les mains face à un tel butin. Tout ce qui était devant lui avait une valeur inestimable, les profits ne pouvaient être qu’énormes. Enfin, le jeune homme sortit du coffre la dernière pièce du lot, un tableau dans un cadre en or. En le voyant monsieur Barcetti ne put réfréner son dégoût. La peinture représentait une jeune femme au sourire énigmatique. Elle regardait droit devant, donnant l’impression qu’elle fixait le spectateur dans les yeux.

— Il est horrible ce tableau, personne ne voudra jamais me l’acheter ! Cette femme est laide, on dirait une voleuse avare. Son regard me donne l’impression qu’elle va me prendre tout mon argent. Qui a bien pu peindre une horreur pareille ? Rangez-le, je n’en veux certainement pas ! s’emporta le marchand.

— Comme je vous l’ai précisé au début de notre entretien monsieur Barcetti, je suis vendeur du lot dans son ensemble, le tableau en fait partie. Si vous n’en voulez pas j’irai proposer mon offre à un de vos confrères. Il y a de nombreux marchands, ici, à Venise. Je suis persuadé de trouver un acquéreur dans la semaine. 

— Mais ce tableau est invendable, il va me rester sur les bras. D’ailleurs, personne ne vous le prendra. 

— Excusez-moi d’avoir abusé de votre temps monsieur Barcetti. 

Le jeune homme rangea ses richesses dans sa malle.

— Attendez monsieur Crufeli, ne partez pas. Combien demandez-vous pour l’ensemble ? 

— Mon prix est bas car j’ai besoin de l’argent immédiatement mais vous devez absolument respecter mes conditions. Elles sont décrites sur ce contrat ainsi que la somme que je demande. Tenez, lisez, et si tout vous convient, signez.

Le marchand prit le papier et commença la lecture. Dès les premières lignes il perdit toutes notions de discernement.

— Quoi ! Deux mille florins ! Vous n’en demandez que deux mille florins ? Ce n’est même pas la valeur des statues de jade ! Tenez ! Voilà votre argent ! 

Il signa le contrat avec empressement sans même finir de le lire.

*

Bien des années passèrent, les objets de valeurs furent tous vendus mais le tableau restait dans le magasin sans trouver d’acquéreur. Malgré le dégoût que lui inspirait l’œuvre, Sergio Barcetti avait respecté son engagement. La peinture était restée exposée dans son grand magasin. Elle n’était pas mise en valeur au fond de la luxueuse boutique, mais elle était présente parmi les milliers de marchandises.

Bien qu’elle fut en retrait, il ne se passait pas un jour sans qu’un client ne puisse s’empêcher de commenter l’œuvre. Le plus clair du temps, on trouvait le tableau laid, moche ou même horrible. La jeune femme évoquait tour à tour les pires défauts humains. Un jour elle était une catin, le lendemain une ambitieuse qui voulait le monde à ses pied, le surlendemain une personne hautaine et sans considération pour les autres… Elle n’avait de salut que pour très peu de gens. Mais cela arrivait parfois. Certaines personnes trouvaient parfois la jeune femme belle, généreuse ou aimante. Le plus souvent, il s’agissait d’enfants.

Un matin, un jeune noble Français se présenta au magasin de monsieur Barcetti. Philipe de la Bellegarde, se présenta-t-il, était un philanthrope qui passait une grande partie de son temps à voyager dans les contrées d’Europe. Il disait venir de Camargue à la recherche de raretés dignes d’embellir sa demeure et de belles choses à offrir à ses amis. Lorsqu’il vit le tableau il le trouva si beau qu’il n’hésita pas une seconde à l’acheter. A ses yeux, la jeune femme était belle, généreuse, curieuse, naïve mais intelligente... Il manquait de mots pour qualifier la merveille qu’il avait sous les yeux. Le marchand n’entendait rien à la description que le jeune homme lui faisait mais il acquiesçait en tout point, espérant enfin se débarrasser de l’œuvre.

La peinture fut vendue cinq florins ce qui fit deux heureux. Sergio Barcetti ne verrait plus jamais cette horreur d’avarice au fond de son magasin. Philipe de la Bellegarde venait de faire l’acquisition de la plus belle toile qu’il n’avais jamais vue.

*

Le tableau fut accroché au dessus de la cheminée dans le salon des réceptions du château de la Bellegarde, en Camargue. Le jeune noble organisa une grande cérémonie en l’honneur de son retour. Il avait annoncé qu’il venait de faire l’acquisition d’une œuvre magnifique. Il avait prévu de le dévoiler durant la soirée devant l’ensemble de ses convives. Pour l’occasion, il avait invité des nobles de la France entière, d’Espagne, de Suisse, d’Italie et même de Prusse.

Une folle idée lui était passée par la tête. Il s’était imaginé pouvoir retrouver la jeune femme du tableau et désirait l’épouser. Pour cela, il était prêt à offrir trois mille florins à qui la lui présenterait. Philipe trépignait d’impatience à l’idée de faire son annonce et de dévoiler cette merveille au reste du monde. Il avait passé la journée à faire les cent pas dans le grand salon.

Les premiers invités arrivèrent dès la fin d’après-midi. L’accueil qui leur était réservé était digne de leur rang. Un grand buffet garni de spécialités de chacun des pays représentés leur était proposé. La musique était jouée par des musiciens de la cour du roi. Tout était prévu pour que la soirée soit somptueuse.

La fête battait son plein lorsque Philipe monta sur une table et s’adressa à la foule. Il déclama des poèmes d’amour pendant plus de vingt minutes et acheva sa tirade par son annonce. Il avait attisé la curiosité, rendant chacun encore plus impatient de découvrir la beauté cachée sous le drap sombre. Avant même de découvrir le tableau, certains nobles intrigués planifiaient déjà de s’en emparer. Les jeunes femmes qui rêvaient d’épouser le beau conte de la Bellegarde crevaient déjà de jalousie face à cette concurrente absente. Enfin, le voile fut ôté et chacun put voir l’œuvre.

Un long silence s’installa qui fut brisé par de puissants éclats de rire. La farce était énorme, rendant hilare la totalité des convives. Chacun percevait dans ce tableau un aspect différent de la laideur. Les commentaires commencèrent à surpasser les moqueries. En quelques secondes, la jeune femme de la peinture fut affublée de tous les défauts du monde. Elle était si vilaine, repoussante, jalouse, envieuse, avare, ambitieuse, dédaigneuse. Elle fut traitée de voleuse, de tueuse, de malpropre, de catin…

Le ton monta et les esprits s’échauffèrent. Philipe n’en revenait pas, lui qui trouvait le tableau si beau ne comprenait pas la réaction des gens. Il tenta de les calmer mais la table sur laquelle il était fut bousculée et il chuta sur le sol. La foule, se sentant insultée par la présence de la toile, commença à lancer ce qu’elle trouvait. De la nourriture, de la vaisselle, des vases, les gens jetèrent tout ce qui leur passait sous la main. Un officier militaire prépara son pistolet avec l’intention de tirer sur ce qu’il considérait comme une injure faite à l’art. Il mit la poudre dans le cornet de son arme, plaça le plomb et visa.

Philipe de la Bellegarde s’était relevé et assistait impuissant au lynchage. L’œuvre ne méritait pas un destin si funeste. Le jeune homme se fraya un chemin jusqu'à la cheminée et escalada jusqu’à la toile. Il fut plusieurs fois atteint par divers projectiles mais finit par atteindre son objectif. Il parvint ensuite à décrocher le tableau mais ne put le sauver. Car à cet instant précis, l’officier pressa la détente qui propulsa le plomb à travers la salle de réception. La balle frappa le gentilhomme en plein cœur, le tuant sur le coup. Il s’effondra au pied de la cheminée tenant encore le cadre contre lui.

Le silence se fit dans la salle. Les invités réalisèrent alors dans quelle folie ils s’étaient embarqués. Tous quittèrent les lieux honteux de leurs propres vices. Quelque chose avait regardé au fond de leur âme pour y extraire le pire.

*

L’artiste était dans son atelier, il s’affairait à construire ce qui ressemblait à une gigantesque chauve-souris. Travaillant chaque pièce avec minutie, il comptait bien faire voler son œuvre lorsqu’elle serait achevée. Quelqu’un entra et s’adressa au maître sans même se présenter. Il était grand, sa démarche svelte et ses traits fin. Il arborait un long bouc noir et avait un regard étrange. Ses vêtements étaient riches et sa canne somptueuse. Le pommeau était en or sculpté dans la forme d’un grand « L » stylisé. Une voix sonore résonna dans l’atelier.

— Monsieur le créateur, excusez mon intrusion dans votre domaine, j’ai une commande à vous passer. Une peinture plus exactement.

L’artiste, sans se retourner, répondit simplement.

— Je regrette monseigneur, je ne fais plus les portraits. Mais vous trouverez à Florence de nombreux peintres qui pourront vous satisfaire. 

— J’en doute fort, créateur, se sont vos talents et votre inspiration qui m’intéressent. 

A ces mots, l’artiste se retourna. Il reconnu en un regard celui qui lui faisait face. Un frisson lui parcouru le corps.

— Que voulez-vous aujourd’hui ? 

— Une peinture comme je viens de vous le dire. 

— Cela fait bien longtemps que je ne peins plus, ce sont mes disciples qui le font pour moi. 

— Vous allez peindre et cette œuvre vous rendra plus célèbre que vous ne l’êtes déjà mais… Mais surtout, vous allez honorer cette commande, car je m’engage à annuler ceci et vous rendre ce qui vous appartient. 

Tout en prononçant ces mots, il sortit un contrat de sa poche. L’artiste fixa le papier avec insistance.

— Très bien, que voulez-vous ? 

Un léger sourire se dessina au dessus du long bouc noir.

                          ***

Plusieurs années passèrent durant lesquelles l’artiste usa de tout son talent pour satisfaire son étrange client. Vint le jour où le coup de pinceau fut donné, délicatement, sur le coin droit du tableau. A cet instant précis, l’homme au bouc noir franchit à nouveau les portes de l’atelier.

— C’est parfait monsieur le créateur, je le prends sur le champ. Et voilà ce que je vous dois. 

Il jeta le contrat au sol et prit le tableau. Avant de partir l’artiste posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis le début.

— Seigneur, que voulez-vous faire avec ce portrait ? 

— Un miroir des âmes, Léonard. Ce tableau est un miroir des âmes, veux-tu le regarder, toi qui viens de regagner la tienne ? 

Fier de son travail, le peintre décida de faire une copie de la commande. Il mit plusieurs années à refaire exactement le même tableau. Au dernier coup de pinceau il se félicita d’avoir fait une reproduction exacte de l’œuvre. Cette fois-ci, il ne la vendrait pas. Il signa en bas à droite et nomma la copie : Joconde.

©2019 par pierrick-houbart. Créé avec Wix.com

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